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Les vaches
Ce matin, très tôt, vers les 11:33 environ, j’ai pris une grande décision, je me suis levé.
Bon, une fois le levé, une fois fait chauffé le petit déjeuner, puis assis dans mon bon vieux fauteuil rouge face à la cheminée dans laquelle crépitaient deux belles bûches sur braises incandescentes pourléchées de flammes jaunes, j’ai commencé à refaire surface et là, allez savoir pourquoi, peut-être à cause du lait chaud qui brûlait mes mains serrées atour du bol, non je ne sais pas. Toujours est-il que je me suis souvenu d’une partie de mon enfance de citadin à la campagne.
Je devais avoir 8 ans, mon frère guère plus et nous étions en vacance avec notre grand mère dans une campagne proche d’Angoulême. Il y avait des forêts profondes et lugubres, des prairies où paissaient des vaches énormes. Il y avait aussi des ruisseaux et rivières qui rafraîchissaient nos corps en ces mois d’été. On grimpait aux arbres sans avoir peur et de là haut on tendait des embuscades à des envahisseurs féroces. Enfin bref, nous jouions en pleine nature, libre de toute contraintes, hormis celle, impérative, d’être à l’heure pour les repas.
En y pensant aujourd’hui, quelle totale liberté en regard des temps présents.
Pas de parents. Pas de téléphone. Pas de Facebook et autres réseaux sociaux. Rien. Que le chant des oiseaux dans les feuillages des arbres ou dans les haies qui bordaient les champs. Personne, sauf de temps à autres, un paysan qui travaillait au près au loin ou alors la fourgonnette du boulanger qui entrait dans les fermes pour livrer le pain, à la croûte grillée et craquante sur une mie blanche et emplie de trous. J’ai encore dans l’oreille le son du couteau fracassant cette croûte et qui donnait déjà de l’appétit. Certains jours de la semaine, Il y avait aussi la camionnette de l’épicier qui s’installait sur la place du village et qui donnait du klaxons. Les femmes sortaient et venaient acheter les vivres pour quel jours de plus, jusqu’au prochain passage, tout en échangeant des nouvelles:
« -… Vous savez, la femme du coiffeur. Mais si! Celle qui est si maigre. Remarquez, avec tout le sport qu’elle fait… Tous les hommes ne sont pas aux champs… Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire… ».
Vers la fin d’après midi, quand le soleil d’août se fait plus bas et que nous j nuions avec nos ombres qui s’allongeaient au sol, nous quittions nos jeux de plein air pour passer à la maison récupérer le bidon en fer blanc, ressortir, et courir jusqu’à la ferme d’à coté et pénétrer dans l’étable du voisin. On posait notre bidon sur une petite étagère en bois couverte de poussière et de toiles d’araignées. Nous saluions le paysan qui refaisait la litière des vaches à grand coups de fourche. Il se redressait lentement et sans lâcher cette fourche, sortait de sa poche un immense mouchoir à petits carreaux bleus pour essuyer son front puis, il nous disait bonjour.
« – Alors les drôles, vous avez fait quoi comme bêtises aujourd’hui? »
-Rien, M’sieu!
-C’est çà, j’ai jamais eu votre âge peut-être… Elles sont dans le près, sur la route de Rouillac.
-Merci M’sieu! »
Et nous voila parti mon frangin et moi sur la route dite. Arrivée au champ, les vaches nous attendaient déjà, derrière la barrière. Nous enlevions les poteaux de bois qui fermait le près et aussitôt les vaches prenaient la route de la ferme.
Nous, nous marchions fièrement derrière.
Par moments, avec la pointe du bâton, nous grattions le derrière de la vache, à l’endroit où commence la queue. Aussitôt la vache s’immobilisait de plaisir. Et nous allions ainsi, sûr que nous ramenions les bovins à l’étable, sans se douter un seul instant que c ‘est nous qui les suivions, tout simplement.
Un train passait au loin et les vaches ne s’arrêtaient pour autant le regarder passer. Moi, j’étais conquérant du haut de mon mètre dix au milieu des ces taures énormes. Elles rentraient toutes seules dans l’étable et prenaient chacune sa place. Alors, chacun de son coté, mon frère et moi passions de vache à vache par dessous leurs grosse tête pour les accrocher à l’anneau du mur et ensuite le paysan nous faisait traite une vache. Immanquablement nous avions la visite du chat qui venait nous disputer le lait chaud qui raisonnait dans le seau. Avec lui nous buvions le lait au sortir du pis. Quand j’y pense, je n’en suis pas mort, alors que le chat…. Le paysan nous remplissait de lait tiède le bidon de fer blanc. Quelques instants après, rentré à la maison, ma grand-mère allumait le tripatte collé à l’âtre de la cheminée. Elle posait une casserole dessus et y versait le lait. Mamy nous installait sur la table en bois brut, de grands bols en faïence blanc aux motifs rouge, avec la boite à sucre au même décor. Elle nous tranchait deux énormes tartines de pain de campagne sortie le jour même de la camionnette que l’on avait vu passer le matin à la ferme et qu’elle posait à coté des bols. Pendant se temps là, nous regardions bouillir le lait avec l’anti-monte-lait qui claquait au fond de la casserole. Peu à peu une croute épaisse se formait à la surface. Nous avions alors de quoi beurrer notre tartine du goûté et même celle de demain matin.
Sur le bahut campagnard de la pièce un poste nous jouait: Mead Lux Lewis plays « Honky Tonk Train Blues ».
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