1 Les mains de la vieille dame

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Ce matin, j’ai quitté mon fauteuil rouge , j’ai poussé les deux bûches contre les chenets. J’ai tiré le rideaux de la petite fenêtre, je suis sorti et j’ai tourné la clé de la porte.

Le chemin se frayait un passage dans la petite brume du matin. Je longeai le bois au feuillage obscure, noir, où des monstres agressifs m’attendaient assurément, j’accélérai donc le pas.

Là-bas…

Les mains de la vielle dame tremblaient.

J’arrivai déjà à l’entrée du bourg où il avait un parc, assez grand pour s’y sentir seul. J’ai décidé de le traverser pour aller au plus vite chez ce copain, qui possédait quelques vins fins, et pour qu’il regarnisse ma cave.

Dans le décor sombre que forme le parc à la pointe du jour, quelques bancs s’alignaient, géométriquement, et sur l’un d’eux, une silhouette se dessinait que je pouvait à peine deviner.

Là-bas…

Les mains de la vieille dame tremblaient.

Plus je m’en approchai, plus une musique se faisait entendre. C’était une aubade entrainante, à la fois gaie et triste comme celle de la Nouvelle-Orléans. Celle des fêtes et celle des enterrements. Un groupe de musiciens marchait à pas lents et saccadés au rythme de leurs partitions.

La bas…

Les mains de la vielle dame tremblaient.

La fanfare s’est mobilisée devant le banc occupé. Les yeux de la vielle dame ont lentement quittés le vague pour fixer la clique. Un léger sourire s’est emparé de son visage illuminant son regard. Sa mémoire s’est soudainement activée et une folle remontée dans le temps s’est opérée.

La-bas…

Les mains de vieille dame tremblaient.

La musique, les rythmes envoutants, le passé revenu. Elle battait maintenant la mesure. Les images d’une jeunesse si lointaine qu’on se réinvente pour pouvoir la revivre au présent, comme si l’on existait encore. Même les gens, la famille disparus depuis des lustres sont de nouveau là, à battre la cadence.

La-bas…

Les mains de la vielle dame tremblaient.

Elle revivait maintenant sa vie d’avant. Celle où elle était jeune,  belle. Celle où tout bougeait autour d’elle. Celle où tout son avenir l’attendait. Celle où tout était envisageable, possible. Celle où elle battait la mesure. Celle où la musique la faisait danser jusqu’à l’aube, comme en ce petit matin brumeux.

La-bas…

Les mains de la vielle dame tremblaient.

Un peu à l’écart, je me suis arrêté. L’orphéon s’est immobilisé devant elle et lui a joué quelques airs de son enfance. Toutes ces mélodies entrainant violemment ses souvenirs dans sa tête sombre. Tout se bousculait dans le crâne, elle revoyait sa famille, ses amis, ses amours. Elle revivait sa vie passée au présent.

La-bas…

Les mains de vieille dame tremblaient.

J’étais certain qu’à un moment ,la vielle dame se allait se lever. Qu’elle allait danser avec le jazz-band. Je suis sûr qu’elle avait vingt ans à présent. Que plus rien ne comptait plus et qu’elle avait tout son temps avant d’entamer la dernière danse. Elle avait l’âge où elle battait la mesure.

La-bas…

Les mains de la vielle dame tremblaient. 

Et puis, inexorablement, la formation a repris son pas cadencé et la vielle dame s’est retrouvée toute seule, assise sur son banc. Ses souvenir se sont irrémédiablement immobilisés la laissant là. J’ai deviné ses vieux yeux cernés de rides profondes perdre leur éclat. Son regard s’est éteint, son visage s’est fixé dans une pose tragique. Elle tremblait la mesure.

La-bas…

Les mains de la vielle dame ne battait plus la mesure. 

C’était fini, elle ne se souvenait plus. De son passé, elle ne se rappelait plus de rien et le vide dans sa tête s‘est fait. Elle était figée sur son banc dans ce petit matin froid de brumeux. Des gens, passant par là se sont arrêtés. Plus tard, une ambulance est venu chercher la vielle dame immobile. Sans plus de vie, elle est partie.

La-bas…

Les mains de la vielle dame ne battait plus la mesure.

J’ai repris ma route dans le grand parc vide. La musique avait laissé la place au silence pesant d’un petit matin empli de brouillard froid et humide. Le banc était vide. Je crois, mais rien n’est sûr, qu’un oiseau est venu se poser sur le dossier et lancer comme un chant d’adieu.

Et là, définitivement,

Les mains de la vielle dame ne tremblait plus…

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