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Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Me voilà, devant ma cheminée qui, doucement, s’éteint.
Il n’y a plus de bûches en réserve.
Les dernières sont dans l’âtre,
sauf une qui, au sol, attend son tour.
Je suis dans mon fauteuil rouge,
le corps effondré entre ses bras,
la tête à moitié penché sur le coté.
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Je ne sais même plus si je bouge un tant soit un peu ou si je remue encore.
Je vois, à coté de moi, la petite table ronde.
Celle-là même, sur laquelle se sont entrechoquées
tant de bouteilles de grands crus et de petits vins.
Des petites propriétés aux saveurs divines.
D’innombrables verres, ici même, s’y sont heurtés.
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Ce guéridon, où se sont posés les verres des copains,
venus savourer ces nectars, parfois innommables, c’est vrai…
Mais c’était avec mes complices, alors, tout passait.
J’entend, plus que je ne vois, le vieux poste de radio
agonisant sur son étagère et qui,
pour la circonstance, me joue un blues anciens;
« I Got The Blues par Sam Myers ».
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Et les souvenirs, qui me reviennent peu à peu, dans un vrac étourdissant.
Les dates, les lieux et les gens, tout se mélangent.
Sans que je ne puisse rien organiser, rétablir…
Des rires me reviennent bruyamment.
Des enguelades aussi mais aussi vite oubliées.
Les chansons, les histoires et puis les silences,
Quand l’un de nous ne venait plus, définitivement.
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Les autres aussi, trop nombreux, eux.
Envahissants, impossible de les dégager, inamovibles.
Comme lorsque je n’étais presque pas mort.
Et je suis certain, qu’en plus, ils viendront à mes funérailles
Ces funestes personnages, indésirables…
Tout se mélange, les quelques joies, les abondantes tristesses avec mes contemporains.
Jusqu’au bout, ils seront là, m’empêchant de faire le dernier voyage sans eux.
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Je tiens à la main, du bout des doigts pour ne pas le blesser,
Le personnage qui m’a supporté tout au long de ma vie.
Je dois reconnaitre qu’il est, lui aussi, dans un piteux état.
Comme moi il a trop vécu…
Il est quasiment désarticulé, borgne, presque aveugle.
Surement pour ne pas voir ce qui m’arrive.
Et si, dans mon dernier souffle, je le lâche?
Qu’il tombe à terre, qu’en sera-t-il de lui?
…
Qu’en sera-t-il?
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Quelqu’un, après moi, machinalement le poussera du balais,
Vers la boite, avec d’autres déchets, restés là.
Il n’a pas demandé de terminer sa vie comme çà.
Lui qui à souffert mon enfance, à mes cotés.
Il reçu toutes les larmes de mes douleurs scolaires.
Il a pleuré ma souffrance des autres,
de ceux qui savaient tout sur tout et surtout, qui savaient,
De ceux qui avaient le pouvoir, les adultes, les autres.
Il va finir comme eux, lamentablement…
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Peut-être que l’un d’eux, le ramassera, par hasard.
Peut-être que l’un deux, l’emportera, pour souvenir.
Peut-être que l’un d’eux, pleurera, avec lui.
Ha, mais non, vraiment, il est trop moche le bougre.
Trop moche pour finir avec eux,
Oui. C’est cela, ils le prendront définitivement.
…
Ha… Mon Doudou, mes amis trop rares…
Et voilà, ma flamme s’éteint aussi dans l’âtre et moi avec.
La pièce devient doucement, sombre, immobile et froide.
Mes yeux se brouillent un peu plus.
Je ne saurai dire si ce sont, les larmes ou le départ.
Voilà que je traverse le noir.
Je passe, juste dans l’autre monde.
Et voilà, j’ai lâché mon doudou, éternellement.
…
Mon Doudou, mes amis trop rares…
…
…
