30 La galette

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Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Je viens m’écrouler dans mon bon vieux fauteuil rouge, face à la cheminée dans laquelle deux belles bûches flambent allègrement éclairant la pièce d’une douce chaleur.

Plus loin, sur l’étagère, le vieux poste de radio me donnait du Lynn Albritton – Dispossessed Blues (1943) | Soundies Harlem Dancers.

Ce vieux morceau de jazz me renvoyait, allez savoir pour quoi, à mon enfance.

Et comme aujourd’hui, c’était un froid matin d’hiver et je me levai aussi.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Les yeux encore à moitiés collés de mon sommeil à peine fini.

J’entre dans la cuisine, les pieds nus, me frottant les paupières d’une main et tenant mon « Teddy Bear » dans l’autre.

-« mais, il n’y a pas école aujourd’hui! ».

J’embrasse maman et me pose machinalement à table, devant mon bol.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Dans le récipient fume le chocolat au lait.

Deux énormes tartines de pain beurrées gisent juste à coté.

Maman me noue la serviette à carreaux autour du cou.

Le plafonniers a été descendue faisant dans le même mouvement remonter le contre poids.

Vous savez, ce genre de suspente qui ressemble à une assiette plate en pâte de verre jaune et que l’on monte ou descend pour changer l’éclairage de la cuisine.

L’ampoule de peu de watts, éclaire quand même bien la nappe blanche à carreaux rouge.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Ce n’est qu’après avoir englouti une partie de mon petit déjeuner que je réalise qu’aujourd’hui, il y aura pas école.

J’essai de ne pas penser que, quand même, il faudra à un moment donné, faire mes devoirs, réviser mes leçons et enfin en finir avec les centaines de lignes de punitions à faire jusqu’à épuisement.

Heureusement, nous n’avons pas la télévision, je n’en serai pas privé.

Tout à l’heure, quand tout le monde sera levé et bien vêtu, mon père nous emmènera « aux bains douches municipaux ».

La toilette matinale, nu dans la cuisine, debout dans la bassine en fer et ma mère qui me savonne ne suffit pas, il me faut une vraie douche complète, hebdomadaire.

Une fois bien propre, papa nous laissera au coin de la rue pour que mon frère et moi soyons présent à la messe de notre paroisse.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Je ne comprends rien à ce qu’il se passe autour de moi, je saurai plus tard que, déjà, je m’en fichai totalement.

Pour le moment je regarde alternativement les gens se lever, s’assoir, se relever, se mettre à genou, se rassoir, se relever dans un ballet inexplicable et fatigant.

J’admire pour l’instant le décor de l’église sombre et les quelques vitraux sales, ne laissant passer que peu de lumière.

Dans un moment, dans cette église, nous prendra un rire étouffé au fond de nos gorge, c’est quand le petit vieux, au paquet de gâteaux, entrera à pas glissant sur les dalles et ressortira dans la même gymnastique de l’église. 

Je n’en dira pas plus ici car j’en parle dans mon livre; un petit café ce matin?

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

La formule clé, le mot magique est prononcé: « Ite misa est. ».

Nous rentrons à la maison juste pour l’heure du repas.

A la fin de lui-ci, papa coupera 5 parts dans le gâteau, une magnifique brioche, une couronne des rois.

Mais pourquoi 6, puisque nous sommes 5?

Je ne le saurait que bien des années plus tard.

Le rituel de mon père était le même quelque soit la nourriture que nous servent ma mère

Nous n’avions à chaque repas que les cinq sixième de ce que nous avions sur la table.

Le reste, c’était la part du pauvre.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Pauvre, qui, d’ailleurs, n’a jamais franchi le seuil de notre porte.

Pour l’heure, il recouvre le gâteau d’un torchon blanc, passe la mains dessous le tissus, et en sort un morceau de brioche qu’il donne à l’un de nous et recommence le cérémoniel jusqu’à ce que tout le monde soit servi.

Nous mordons, à pleine dents dans un silence total et dans la galette des rois.

Puis, brusquement, je sens quelque chose de dur sous la dent.

Un moment de surprise m’envahi.

Est-ce que je vais encore laisser une de mes dents à cette souris invisible qui viendra dans la nuit transformer ma quenotte en une pièce de un franc?

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Ben non! -« J’ai la fève !»

Je recrache, soulagé, la graine légumineuse dans mon assiette, m’empare de la couronne de papier doré et la pose royalement sur ma tête.

La fratrie fait une tête longue comme un jour sans pain alors que mon visage s’illumine comme un soleil d’un court jour d’école où je n’ai pas eu de punitions.

Dans un même élan, je saisi l’autre couronne, tout autant brillante, et tout naturellement, je la pose, majestueusement, sur la tête de ma mère.

Voilà, j’ai choisi ma reine.

Aujourd’hui c’est dimanche.

Je me réveille, pas beaucoup plus tard que les autres jours.

Je pense que je vais rester blotti entre les bras de mon siège jusqu’à la nuit tombante.

Demain, ce sera le 7 janvier et il y a bien longtemps que je n’ai pus école.