25 La boite à musique

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Je ne me souviens plus vraiment depuis combien de temps j’étais effondré dans mon fauteuil rouge, surement grâce aux différents alcools dont les cadavres vides de ses contenus m’accompagnaient sur la petite table ronde, là, juste à coté de moi.

Ajoutez à cela, la douce chaleur intense qui provenait de la cheminée dans laquelle quelques flammes dansaient, faisant craquer les bûches sur lesquelles elles virevoltaient.

Enfin bref, j’étais dans un état second, le mien.

Une pénombre régnait dans la pièce, juste éclairée par le brasier.

Les liqueurs et l’instabilité du feu faisaient danser l’ombre des objets autour de moi.

On aurait dit que des personnages, improbables, s’étaient invités chez moi.

Il y en avait de toutes formes, plus ou moins inquiétantes d’ailleurs et les plus terrifiantes n’étant pas forcément les plus à craindre.

Une musique, qui m’était coutumière, parvenait jusqu’à mon cerveau imbibé.

Mais là, je savais ce que c’était. C’était,  un peu plus loin sur l’étagère,  le vieux poste de radio qui m’envoyait du swing à n’en plus finir. Du bon vieux swing des années 1940.

J’étais prêt à me laisser aller à ces airs entrainants et mélodieux pour m’embarquer, éventuellement, vers des songes aux aventures extravagantes. Mais, pourtant, dans ce brouillard, un truc a attiré mon attention.

Dans ces mouvements, désordonnés et cette vision trouble, j’ai réussi à distinguer une chose étrange. Un machin qui ne bougeait pas comme le reste. Un truc inhabituelle, limite improbable, presque réel.

Sur l’étagère, entre le poste et la cheminée, il y avait là, une vielle boite à musique qui trainait ici depuis fort longtemps. Un héritage familiale provenant de ma mère, qui elle même en avait hérité de ses ancêtres. Bref, elle en avait ramassée tant de la poussière depuis le temps…

Les dernières fois où j’avais essayé de l’ouvrir, je l’avais aussitôt refermé.

Impossible de remonter le mécanisme permettant, sur un air de musique métallique, de faire bondir la petite danseuse en tutu pour qu’elle tourne en des ronds hypnotiques.

Toujours est-il que je suis sorti de ma torpeur quotidienne.

De loin, il me semblait que la petit boite sétait ouverte.

Mais comment cela était-il possible?

Dans une série d’efforts surhumains, pour moi, je me suis levé pour tenter d’atteindre l’objet au milieu de tout ces êtres bizarres et potentiellement agressifs qui encombraient, autant mon espace vital que mon cerveau.

Tant bien que mal, je suis arrivé à proximité de la boite.

« – Mais qu’est-ce que c’est que tout ce charivari ici?

  – Je suis entrain de prendre l’air, cela ne se voit pas, non?

  – Mais qui t’a ouvert ou, qui t’a permis d’ouvrir cette boite?

  – Ben, c’est moi pardi ! Je n’allais pas t’attendre. Tu sais depuis combien de temps je suis là dedans, enfermé, dans le noir? Non bien sur ! Tu t’en rends même pas compte !…

  – Heu … Ben, je ne sais pas moi… Un bout de temps c’est vrai mais qu’est-ce que cela peut faire?… Et est-ce que ça entre en jeu le fait que tu soit un objet… et en plus, qui tourne en rond les bras en l’air, dans une tenue indécente même plus à la mode, qui plus est sur une musique ridicule? …

   – Non mais ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Tu crois que je ne m’en rend pas compte ? 

Tu penses que c’est un choix ce tutu poussiéreux ? Et tu crois aussi que cette musique minimaliste et obsédante, c’est une volonté ? Alors que, même le couvercle rabattu j’entend, juste à côté, le poste de radio qui se régale avec son jazz…

  – Mais? Pourquoi tu ne m’as rien dis. Je t’aurai ouvert…

  – Ha oui ? Parce que tu crois que ça parle une figurine en plastique dans une boite fermée?

  – Non, bien sur !  Tu as raison…

  – Et tu aurais fait quoi? Hein? Quand tu as ouvert le couvercle la dernière fois, il ne tenait pas ouvert ! Tu n’avais même réussi à faire en sorte de le rouleau me joue la moindre musique, pas un son. Tu m’aurais réparé cette fichu boite? Non, bien entendu!.. Et en plus, doué comme tu l’es avec tes deux mains gauches ! Et moi, qui restai désespérément coincé parce que les ressorts ne ressortaient plus. Ha, j’avais l’air maline, moi, dépitée, dans cette petite piteuse boite peinte… De toutes façons, avec ce tutu ridicule atant que moi et le reste, qu’est-ce que tu voulais que je fasse, je ne peux pas parler. Tu te vois parler à un jouet ? Tu t’imagines entrain de discuter librement avec une boite à musique?

  – Ben non! Bon !… Je vais essayer de te réparer çà…

 – Non ! Malheureux ! n’y touche pas ! J’en ai marre de cette musique d’un autre temps. Ça fait un siècle au moins que je suis là-dedans, sur la pointe des pieds, les bras en l’air, à tourner en rond! S’en est trop! Je déménage… ».

Tout d’abord, je vous avoue que je n’y ai pas cru.

Juste le temps de reprendre un fond de petit verre d’un bordeaux rouge aux reflets étincelants de mille feux à la lumière de l’âtre et voilà ma danseuse au milieu de la pièce agitant les bras dans tout les sens pour se dépoussiérer, criant pas la même occasion avec un nuage impressionnant de particules prouvant, s’il le fallait, qu’elle était bien vielle.

Mais comme elle était en plastique, comme d’autres du reste, et de bonne facture, elle, était restée toujours aussi juvénile qu’au jour de sa fabrication, elle toujours…

Bon, voilà ma danseuse au beau milieu de la pièce qui, une fois ébrouée de ses salissures poussiéreuses, s’est mise à danser aux rythmes des airs de swing qui provenaient de ma TSF.

Je n’ai pas voulu seul instant arrêter le spectacle.

C’était beau, vous ne pouvez pas imaginer.

Quel bonheur de voir ce personnage, libéré, virevolter gracieusement devant moi.

Cela a duré un bon moment. Très longtemps même. Combien de temps? Je n’en sais rien à vrai dire.

Mais quel plaisir ce jour là.

C’est alors que je me suis réversé un autre verre de ce délicieux Bordeaux mais un grand verre cette fois-ci.

Une question m’est alors venue en tête. Comment j’allais, maintenant, la décider à retourner dans sa boite?

Quand je me suis réveillé, le problème était résolu.