Je suis rentré chez moi avec, non pas de la tristesse mais une sorte de mélancolie, une certaine nostalgie.
J’ai bien fermé la porte sur moi comme pour me protéger d’un avenir arrivant violemment.
J’ai tiré le rideau épais de la petite fenêtre pour ne pas laisser entrer les lumières aveuglantes de demain.
J’ai attisé les deux bûches qui gisaient dans l’âtre, réveillant ainsi leur passé qui les consumait.
L’immémorial poste de radio me rengainait un ancien air de mon enfance.
Ce n’était pas, pour une fois, du jazz, quoique. C’était un fado que j’écoutais minot dans la cuisine de ma mère quand je rêvais déjà et qu’Amália Rodrigues dans la maison sur le port me fabriquait un univers que je construisais avec mes images.
Je me suis écroulé dans le vieux fauteuil rouge.
J’ai saisi un verre ampli de vin chaud à la cannelle que je sirotais, lentement, en regardant les flammes danser dans la cheminée.
Bien cloîtré dans mes murs, j’ai repensé à ma journée où j’étais descendu en ville.
Je suis passé, sans le vouloir, par les ruelles dans lesquelles mon enfance, en grandissant, s’évaporait.
Les façades des maisons avaient changées. Les maisons elles mêmes n’était plus là et d’autres avaient été bâties effaçant pour toujours mon commencement.
On avait supprimé mes jeunes années et je ne reconnaissais plus rien.
Il n’y avait plus l’ombre d’un enfant courant en culottes courtes trop larges sur des genoux cagneux et le cartable au bout d’un bras trop maigre.
Pas même des cris ou des rires troublant la sévérité austère et répressive des commerçants au regard noir.
Plus rien, il ne reste plus rien que dans la tête cette jeunesse définitivement perdue.
Les yeux dans le vagues je fixais la cheminée et les flammes jaunes et vertes qui dessinaient et faisaient vibrer les ombres de mon décor. Je songeais à cette période de ma vie, à mes copains, aux batailles fictives qu’immanquablement on gagnaient. Les coudes écorchés ou tibias ensanglantés des guerres chevaleresques que l’on menait et dont on sortait meurtri. Une fois à la maison c’était dans un état lamentable que l’on rentrait, complètement cabossé et les vêtements déchirés. Je ne vous raconte pas les routes que les parents nous infligés. On ne bronchait pas, juste les bras protégeant la tête. Il fallait rester lucide pour reprendre la guerre demain car ils vont remettre ça. C’est certain et on se rebattra encore. On en sortira encore une fois cassé mais vainqueur.
Je pensais à cela avachi dans le vieux fauteuil rouge. Je gisais fourbu de ma sortie sans avoir livré, cette fois le moindre affrontement. Bien entendu, j’ai livré tout au long de ma vie des combats mais rien à voir avec ceux de mon enfance, pour autant que je m’en souvienne mais voilà.
Mes souvenirs n’était plus là.
Je n’ai plus l’âge de mon enfance.
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